Xavier Rosselle et les grues de Mandchourie. par Christian Valeix

  • Qui l’eut grue!

Des oiseaux sur scène et pas des moindres: des échassiers, des migrateurs. Des grues de Mandchourie…Une affiche grand format les montrant effectivement sur scène ne peut qu’attirer l’attention du public culturel. Car la question se pose : que peuvent faire de tels volatiles sur scène ?

Au cœur de leur présence, il y a la grâce. Leur déplacement est aussi léger que leurs pattes sont longues et minces. Les hommes qui partagent l’espace de la scène avec les grues doivent impérativement s’accorder avec elles pour ne pas provoquer un état de stress. Les grues et les humains s’apprivoisent mutuellement. D’où le titre du spectacle : Lightbird. Oiseau léger…

Un tel dispositif suppose un travail amorcé en amont dès l’œuf en couvaison. Même si le hasard est omniprésent dans le spectacle de par les mouvements des oiseaux, rien n’est dû au hasard dans cette mobilisation des danseurs et du musicien à partir des grues.

Un fait est là : le public est là et répond présent.

Le chorégraphe Luc Petton est à l’origine de cette approche du mouvement. Avec lui, Xavier Rosselle assure la composante sonore, par ses bandes-son ou par sa présence de musicien sur scène. Découvrons ces deux artistes engagés.

  • Xavier Rosselle et les grues de Mandchourie.

Xavier Rosselle (www.xavierrosselle.com) est titulaire du CA et enseigne le saxophone au CRR de Reims (www.crr-reims.fr). Il est également professeur tuteur pédagogique, tuteur instrumental de la formation diplômante DE au CEFEDEM de Metz. Pourtant, le démon de la scène le tient. Rencontre lors du passage de LightBird sur la scène Equinoxe de Châteauroux dans l’Indre.

Christian Valeix – Xavier Rosselle, homme de scène ou professeur de saxophone ?

Xavier Rosselle- Les deux, je crois. Cela fait 20 ans que je suis attiré par la scène, non seulement en tant que musicien mais aussi sur le plan visuel. Tout ce qui peut se passer sur une scène m’intéresse, en particulier la mise en scène de la musique.

CV- Dans cette mise en scène-ci, vous êtes amené à évoluer avec des oiseaux, des grues de Mandchourie. Tout comme vous aidez vos élèves de Conservatoire à grandir dans le monde du saxophone, les grues vous obligent à les fréquenter dès leur sortie de l’œuf pour une imprégnation réciproque…

XR- Dans le cas des grues, la durée d’accompagnement est tout de même moins longue… Dans l’enseignement, je savoure le plaisir de transmettre. Et la progression des jeunes d’aujourd’hui ne suit pas les mêmes schémas que ceux que j’ai connus lorsque j’avais leur âge.

CV- Il y a des saxophonistes qui ne sont que des interprètes et qui sont toujours à la recherche de nouvelles partitions pour élargir leur champ d’action. Vous, vous jouez et vous composez. Depuis quand écrivez-vous de la musique ?

XR- Il y a une vingtaine d’années, j’ai créé une compagnie de théâtre musical. Je m’intéressais déjà à l’improvisation ouverte, libre, pas seulement jazz et je souhaitais une expression pour laquelle le musicien ne se tienne pas seulement derrière un pupitre pendant que des actions se déroulaient sur scène. A l’époque, je travaillais avec un metteur en scène que j’avais rencontré lors d’une tournée en Afrique du quatuor de Versailles avec lequel je me produisais. C’est d’ailleurs le glissement du Quatuor de Versailles vers ce que l’on connaît aujourd’hui comme les Désaxés qui a alimenté ma propre démarche, glissement qui passe d’un projet d’interprétation vers un projet de spectacle pour la scène avec des saxophonistes. Comme je ne voulais pas me contenter d’un spectacle à vocation humoristique, j’ai repris mon indépendance pour m’exprimer sur un registre plus libre.

CV- Comment s’articulent le travail de la scène et celui du compositeur ?

Quand on monte un spectacle, on travaille intensément pendant quelques semaines pour définir ce qui va être proposé au public. A partir d’improvisations, j’ai donc calé certaines musiques qui découlaient de ce qui fonctionnait sur scène. Je dois beaucoup à toutes les techniques de musique assistée par ordinateur, qui m’ont permis de m’écarter du saxophone monophonique, soit par un traitement en direct du son, soit en réalisant des bandes-son accompagnant l’ensemble.

Je ne suis pas un compositeur au sens classique du terme. Un peu comme un compositeur de musique de film, je suis à la rencontre de plusieurs univers qui doivent se compléter et former un tout. Ce qui importe, c’est que le produit final issu de tous ces apports impacte le public.

CV- Vous vous nourrissez de rencontres …

XR- Je viens avec mon bagage de musicien et j’assimile les propositions des autres participants. Pour ce spectacle, il a fallu prendre en considération la volonté du metteur en scène de faire évoluer des oiseaux vivants de grande taille sur une scène, situation dans laquelle tout le monde se fait apprivoiser par les contraintes du projet. Dans d’autres spectacles, je m’insère dans des mondes différents, celui des marionnettes ou du théâtre par exemple.

CV- Revenons aux oiseaux, à ces très belles grues de Mandchourie…

XR- Je les connais depuis qu’elles sont nées. Il m’a fallu accepter leur nature tout comme elles ont dû se laisser imprégner par mes propositions de musique.

CV- Cette sensibilisation des grues ne commence qu’à leur naissance ?

XR- Avant aussi. Quand les œufs sont en couveuse, nous les couvons déjà culturellement. Elles reçoivent par exemple mes sons à travers la coquille de leur œuf. La rencontre avec les danseurs commence dès leur naissance. Nous fabriquons en quelque sorte leur « biotope ». Luc Petton, notre metteur en scène et créateur de cette idée de spectacle avec oiseaux au sein de sa compagnie « le Guetteur », travaille sa danse et sa chorégraphie au milieu des grues. Moi-même, je prends le temps d’aller jouer au milieu des oiseaux. Le but fondamental de cette démarche est d’observer les réactions des oiseaux et de conforter les alliances qui fonctionnent. C’est d’ailleurs pour ça que je joue du saxophone sur scène avec elles.

CV- Les grues de Mandchourie ne sont pas votre coup d’essai. Il y a eu d’autres oiseaux avant.

XR- Oui, mais les grues sont une sorte d’aboutissement. Avant les grues de Mandchourie, il y a eu les cygnes avec la création « Swan », (cygnes qui ne sont pas aussi sensibles aux sons que les grues de Mandchourie). Et dans le premier spectacle « la confidence des oiseaux » la danse se faisait avec des pies, des étourneaux, des corneilles, des perruches.

Nous commençons à travailler sur le prochain spectacle « Dernier sang » qui sera créé début 2018, le thème de cette création est la poétique de l’effroi, la peur, la nuit, avec des animaux a forte empreinte imaginaire: la chouette, le loup, les vautours. Je pense que ce thème très inspirant va encore m’amener dans des univers musicaux très différents.

 

  • Châteauroux – Masterclass de Xavier Rosselle Professeurs : Francis Barrero et Jérôme Reboussin

Christian Valeix – Francis, comment vous est venue l’idée d’une masterclass avec Xavier Rosselle ?

Francis Barrero- Un élève ne reste pas avec ses enseignants, quelle que soit la qualité de leurs relations, mais doit s’informer des différentes richesses et expériences pédagogiques. Comme je tiens surtout à ce que mes élèves s’épanouissent en pratiquant leur instrument, dialoguer avec un autre pédagogue, concertiste, homme de scène et de plus compositeur me semblait une belle opportunité d’ouverture pour eux.

Bien sûr, Xavier Rosselle n’est pas venu spécialement pour cette masterclass. Nous avons la chance à Châteauroux de disposer d’une Scène Nationale, Equinoxe, qui offre une programmation variée. J’avais repéré dans celle-ci une production très originale de la Compagnie Le Guetteur animée par le chorégraphe et danseur Luc Petton : Lightbird. La mise en scène fait intervenir sur scène de grands oiseaux, des grues de Mandchourie, des danseurs et surtout un saxophoniste, celui qui est en charge de la composante musicale de cette production , Xavier Rosselle, un amoureux de la scène et un collègue, puisqu’il enseigne le saxophone au Conservatoire à Rayonnement Régional de Reims. Je me suis alors mis en relation avec lui pour que, lors de son passage, il puisse témoigner de son expérience professionnelle auprès des élèves de la classe de saxophone du Conservatoire à Rayonnement Départemental de Châteauroux.

Ayant eu l’information au début de l’été 2016 et sachant que Lightbird était prévu à la mi-Novembre, j’ai fait en sorte que cet événement devienne dès la rentrée scolaire un but pour les élèves, un but qui puisse mettre en valeur tout leur travail au quotidien avec un fil conducteur axé sur les nouvelles technologies, le théâtre musical, la respiration, l’improvisation…adapté aux différents niveaux du parcours musical des élèves. Xavier Rosselle a tout de suite été preneur ainsi que mon collègue Jérôme Reboussin.

Xavier nous a transmis quelques unes de ses compositions : « Main gauche, Main droite » et « Clac » pour le cycle 1,
« Couronne Rouge » extrait de Lightbird pour les cycles 2 et 3, « Lazare » pour le cycle 3 extrait de son spectacle « la Marche dans le Tunnel » sur des textes d’Henri Michaux et « Invasion » pour grand ensemble de saxophones et métronomes. Toutes ses partitions ont été travaillées en amont.

CV- Satisfait de cette expérience ?

FB- Nous sommes très satisfaits de cette expérience. Les élèves des différents niveaux ont pu s’exprimer et profiter des conseils pédagogiques et artistiques de l’auteur compositeur interprète Xavier Rosselle. Mais surtout, l’attention des élèves lorsqu’ils ont assisté au spectacle, était argumentée et profonde. Ils ont été à cette occasion mobilisés vers un saxophone de création, un saxophone de scène, un saxophone s’inscrivant dans l’architecture d’un spectacle vivant. De plus, je suis assez fier de ce moment de grande complicité culturelle et pédagogique entre le Conservatoire à Rayonnement Départemental et la scène Nationale Equinoxe de Châteauroux.

  • Luc Petton, amoureux des oiseaux

Luc Petton est un ornithologue amateur mais aussi un amoureux des oiseaux en tant que chorégraphe. En 2004, il décide d’inclure les oiseaux dans certaines de ses chorégraphies. Tout commence avec « la Confidence des Oiseaux » suivie de « Migration d’été » en 2008 qui connaît un grand succès au Festival d’Avignon et au Théâtre National de Chaillot. Vient ensuite le deuxième volet de cette approche qui concerne les cygnes et qu’il intitule « Swan ».

Le troisième volet fait appel à des grues de Mandchourie, grands échassiers, espèce menacée d’extinction. Son titre : Lightbird. Les danseurs évoluent sur scène en présence des oiseaux, articulent leurs mouvements sur leur comportement tandis que le saxophoniste déambule sur la scène.

Les démarches de Luc Petton reçoivent une reconnaissance officielle lorsque le Ministre de la Culture le nomme Officier dans l’Ordre des Arts et Lettres en 2013.

Sa compagnie : Le Guetteur. Un bel aveu…

Article réalisé par Christian Valeix.